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Au quotidien

24/04/2008

Intégration?

Petite anecdote et réflexion de cette journée :

Aujourd'hui, nous sommes suffisamment de professionnels pour me permettre de faire un accompagnement individuel ; c'est une des qualités de la structure où j'interviens car de telles prises en charge, qui sont idéales avec des personnes autistes, sont malheureusement exceptionnelles dans les institutions médico-éducatives où les budgets ne permettent que trop rarement de faire du "un pour un".

Je décide d'emmener Philippe en bus pour boire un verre dans le quartier. C'est une activité, "la bus", que cet homme (autiste déficitaire) apprécie beaucoup et à laquelle il m'a associée depuis notre première sortie "en tête à tête". Il est déjà assez excité par le bruit des tronçonneuses dans le parc, et il ne cesse de parler et de s'exlamer : "couper la pelouse... le tracteur... couper le bois...". A ce discours, s'ajoutent rapidement :"la bus... la menthe...". L'excitation l'amène à un discours incessant qui le fait beaucoup postillonner.

Nous attendons quelques minutes "la bus" tant espérée sur un banc un peu à l'écart de l'abris-bus où patientent deux autres passagers, puis nous montons enfin et nous avons la chance de trouver deux places assises libres au centre même de "la bus". Philippe regarde autour de lui, en agitant les mains, et continue son discours. Les autres passagers observent cet homme, et je devine les questions dans leur regard, la peur de certains (les mères qui éloignent un peu leurs enfants, les femmes âgées qui n'osent pas s'asseoir), le doute... A mes yeux, Philippe se tient bien (assis calemement les jambes croisées, il ne tente pas d'apostropher ceux qui l'entourent par des gestes déplacés), mais son discours envahit l'espace du bus que les passager semblent impatients de quitter (en prenant bien garde de ne pas s'approcher de Philippe).

Lorsque nous descendons, le chauffeur a la gentillesse de maintenir les portes ouvertes, le temps que Philippe sorte du bus (attention qui devrait être toute naturelle, mais que j'apprécie car elle n'est pas systématique). Nous nous dirigeons vers un petit bistro de quartier où il n'y a que quelques clients accoudés au comptoir. J'installe Phillipe, l'aide à se débarraser de sa veste et lui indique la chaise où il s'assied tranquillement en continuant de parler assez fort. J'ai à peine le temps de commander sa "menthe" que le bar s'est vidé : il ne reste plus que le barman (un vieil homme assez bourru).

Philippe prend le temps de déguster sa menthe, tout en diversifiant son discours : aux tondeuses et au bus, vient s'ajouter "Noël... la fête... passée...". Je constate que des guirlandes sont restées accrochées au-dessus du bar, d'où le discours sur les fêtes de fin d'année (qui sont, elles aussi, un moment fort en excitations pour Philippe). Le barman bougonne et nous jette des regards de travers. Lorsque je vais le payer, Philippe se lève et visite les lieux en commentant la décoration. J'explique au barman le pourquoi de son discours, que les guirlandes l'interpèlent dans la mesure où Noël est fini depuis quatre mois. Le barman est à peine aimable. Je finis par lui demander si ça le dérange (voyant depuis un moment que c'est le cas), il daigne à peine me répondre. Nous sortons du bar, après que Phillipe ait bu la dernière gorgée de menthe qui lui restait (il a bien raison de la boire jusqu'au bout!).

Nous marchons un petit peu jusqu'à l'arrêt du bus et croisons un monsieur d'un certain âge que Philippe accoste par un "Jacques! Ah! Jacques!!". Le monsieur le regarde, semblant se demander d'où il le connaît. Je prends Philippe par le bras (sachant que, emporté par son enthousiasme, il est capable de lever la main sur le monsieur), en expliquant au monsieur qu'il le prend pour quelqu'un d'autre. Ce monsieur nous suit longuement du regard, toujours interloqué. Plus loin, nous croisons une autre personne qui voyant Philippe avancer à grandes enjambées, avec un certain balancement d'avant en arrière dans la démarche, change de trottoir avec son chien...

Nous arrivons enfin à l'abris bus où cette fois il n'y a personne, et prenons le bus quasiment vide en sens inverse. Philippe arrive toujours aussi bavard "ah, la bus.. demain, la bus... demain, la bus... la menthe... Noël... couper l'herbe... la bus".

"Demain la bus" ? Je ne sais pas... Quel est réellement le sens de cette activité ? Philippe y prend visiblement plaisir et est souvent en demande de "la bus" lorsqu'il me voit. Au départ, l'objectif de cette sortie est la "socialisation", "avoir un comportement adapté dans la cité pour pouvoir y avoir sa place de citoyen", et bien au-delà cette notion d'"intégration".

* L'intégration exprime une dynamique d'échange dans laquelle chacun accepte de se constituer partie d'un tout, où l'adhésion à un code social commun n'interdit pas le maintien des différences. Elle implique dès lors non seulement une volonté individuelle de rejoindre une communauté, mais aussi une capacité d'accueil de la part de cette communauté.

L'intégration apparaît donc bien difficile lorsque la cité se ferme à la venue de personnes différentes. Mais je veux cependant la croire possible : elle peut se faire à condition que les citoyens soient sur la différence, l'autisme, qui l'effraie tant et face à laquelle elle ne sait réagrir autrement que par la fuite.

En tout cas, je récidiverai "la bus" avec Philippe car c'est un moment privilégié pour lui (et ce n'est pas toujours facile de trouver des activités qui conviennent à des personnes très déficitiares). De plus, pour sa part, il fait des efforts de comportement dans ce contexte social. Bien sûr, il a ses limites et ne sera jamais un citoyen tout à fait comme les autres. Mais, dans la mesure, où lui fait un pas vers la société, pourquoi elle n'en ferait pas un vers lui ? Après tout, la société a plus les moyens de comprendre l'autisme qu'une personne autiste n'a les moyens de comprendre la société!